Le juriste et ancien collaborateur d’Étienne Tshisekedi appelle à placer la souveraineté nationale, le respect de la Constitution et la responsabilité des dirigeants au-dessus des rivalités politiques.

 

Dans une intervention publique rendue publique le week-end dernier, consacrée à la crise politique et sécuritaire en République démocratique du Congo, Me Benjamin Bajikijaie a livré une analyse critique des responsabilités de l’ancien président Joseph Kabila et de son successeur, Félix Tshisekedi.

 

Loin de réduire le débat à une confrontation entre deux personnalités politiques, il invite les Congolais à s’interroger sur les conséquences de leurs choix politiques pour l’avenir du pays.

 

« Le Congo mérite mieux que l’alternance des mêmes pratiques sous des visages différents », affirme-t-il, estimant que les difficultés auxquelles le pays est confronté exigent une transformation profonde de la culture de gouvernance.

 

Joseph Kabila interpellé sur son héritage politique et ses alliances

 

S’adressant à l’ancien président Joseph Kabila, Me Benjamin Bajikijaie l’interpelle sur son héritage politique et ses alliances actuelles. Revenant sur son positionnement et ses liens présumés avec les responsables de l’AFC/M23, le juriste relève ce qu’il considère comme une contradiction historique.

 

Selon lui, celui qui était commandant suprême des FARDC lors de la victoire militaire contre le M23 en 2013 se retrouve aujourd’hui associé à un mouvement dont certaines composantes affrontent l’armée congolaise.

 

Il rappelle que les près de dix-huit années passées à la tête de l’État imposent à l’ancien président de répondre de son bilan, particulièrement en matière de réforme de l’armée, de sécurité et de consolidation de l’autorité de l’État.

 

« On peut quitter la présidence de la République. On ne peut pas effacer l’histoire de ses responsabilités », soutient-il.

 

Pour ce juriste, les divergences avec le pouvoir actuel ne sauraient dispenser un ancien dirigeant de rendre compte des conséquences politiques et sécuritaires de ses engagements.

 

« On ne peut prétendre sauver la République en considérant que sa souveraineté devient négociable dès lors qu’on n’en exerce plus le pouvoir », martèle-t-il.

 

Me Bajikijaie rappelle également le lourd coût humain de la guerre, notamment les familles déplacées, les villages abandonnés, les enfants privés d’école et les soldats tombés au front. À ses yeux, la protection de la population et de l’intégrité territoriale doit rester une exigence commune, quelles que soient les appartenances politiques.

 

Félix Tshisekedi appelé à assumer ses responsabilités constitutionnelles

 

S’agissant de Félix Tshisekedi, Me Benjamin Bajikijaie interpelle le chef de l’État sur la gouvernance publique, les mécanismes de contrôle parlementaire et la responsabilité des membres de sa majorité.

 

Il évoque notamment la controverse autour du financement de 57 millions de dollars du Projet d’entrepreneuriat des jeunes dans l’agriculture et l’agro-business (PEJAB). Cette affaire a conduit à l’interpellation du ministre de l’Agriculture, Muhindo Nzangi, puis au dépôt d’une motion de défiance à son encontre.

 

Sans préjuger de la responsabilité du ministre, le juriste insiste sur la nécessité de garantir au Parlement la liberté d’exercer pleinement ses prérogatives de contrôle.

 

« Il existe une différence entre le chef d’une coalition et le chef de l’État. La majorité vous soutient pour un temps. La Nation vous regarde pour l’Histoire », prévient-il.

 

Il rappelle que la solidarité politique ne peut se substituer à l’obligation de rendre compte de l’utilisation des ressources publiques. Selon lui, le président de la République représente l’ensemble de la Nation et doit veiller au respect des institutions.

 

« Vous n’avez pas prêté serment devant une coalition. Vous avez prêté serment devant la Nation », insiste-t-il.

 

La Constitution au-dessus des préférences politiques

 

Abordant le débat sur une éventuelle réforme constitutionnelle, Me Bajikijaie rappelle que le chef de l’État reste tenu de respecter la Constitution en vigueur, indépendamment de l’appréciation personnelle qu’il peut avoir de son contenu.

 

Il souligne qu’une éventuelle réforme doit être examinée à travers ses objectifs, ses procédures et les garanties qu’elle offre aux citoyens.

 

L’indépendance de la justice, le pluralisme politique, les libertés publiques et les limites constitutionnelles à l’exercice du pouvoir constituent, selon lui, des enjeux essentiels à préserver.

 

Il insiste également sur la nécessité de garantir la participation démocratique des populations affectées par la guerre dans l’Est du pays, particulièrement dans le cadre d’une éventuelle consultation nationale.

 

Au-delà de Kabila et Tshisekedi, la question du leadership

 

Pour Me Benjamin Bajikijaie, les responsabilités de Joseph Kabila et de Félix Tshisekedi sont distinctes, mais doivent toutes deux être appréciées à l’aune des exigences de l’État de droit.

 

« La République ne se confond pas avec Félix Tshisekedi. Elle ne se confondait pas davantage avec Joseph Kabila. Elle existait avant vous deux. Elle doit vous survivre à tous les deux », lance-t-il.

 

À ses yeux, la sortie des crises congolaises exige bien davantage qu’une simple alternance de personnalités. Il plaide pour un leadership fondé sur la compétence, l’intégrité, le courage politique, la solidité des institutions et la culture du résultat.

 

Le véritable enjeu, estime-t-il, n’est pas seulement de savoir qui gouvernera demain, mais surtout de déterminer comment le pays sera gouverné.

 

Dans une formule qui traduit sa conception de l’engagement public, il affirme : « Je ne crois pas que l’expérience de l’État condamne à n’en être désormais que le spectateur. »

 

Une déclaration qui laisse entrevoir sa conviction que l’expérience acquise au service des institutions peut encore contribuer à la recherche de solutions aux défis du pays.

 

En définitive, Me Benjamin Bajikijaie défend une perspective qui dépasse la rivalité entre les deux anciens et actuel chefs de l’État. Pour lui, la République démocratique du Congo ne doit pas être condamnée à choisir entre deux passés, mais doit pouvoir construire un avenir meilleur.

 

« Le Congo n’est pas condamné à choisir entre deux passés. Il a droit à un avenir. »

 

Faustin Kalenga