Le débat politique peut-il encore avoir sa place dans les médias sous contrôle de l’AFC/M23 ?
La question ressurgit au Sud-Kivu après de nouvelles restrictions visant les émissions et échanges politiques dans les médias. Une mesure qui ravive les inquiétudes sur l’avenir de la liberté d’expression et du pluralisme dans les territoires contrôlés par le mouvement rebelle.
Des restrictions similaires visant les médias avaient déjà été dénoncées par **Journaliste en Danger** et **Reporters sans frontières**.
Au-delà de cette décision immédiate se joue, en réalité, une bataille plus vaste : celle du contrôle de l’information. Interdire ou encadrer fortement les débats politiques revient à réduire les espaces où peuvent s’exprimer des opinions contradictoires, des critiques et des voix dissidentes. Or, même en période de conflit, le rôle des médias ne se limite pas à relayer la communication des autorités ou des acteurs qui dominent un territoire. Ils doivent permettre au public de confronter les points de vue et de se forger sa propre opinion.
Le paradoxe est d’autant plus saisissant que l’AFC/M23 affirme régulièrement défendre une presse professionnelle et responsable. En mai dernier, à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse à Goma, des responsables du mouvement ont eux-mêmes présenté la liberté de la presse comme un fondement de la démocratie et de l’État de droit. Pourtant, dans la pratique, des journalistes du Nord et du Sud-Kivu font état depuis plusieurs mois de pressions, de menaces et de restrictions sur leur travail. **RSF** avait notamment rapporté l’existence de directives imposant aux médias de ne pas diffuser certains propos favorables aux autorités de Kinshasa et de présenter la prise de contrôle de certains territoires comme une « libération ».
L’enjeu est également sécuritaire. Dans une région marquée par la guerre, les déplacements de populations et la circulation massive de rumeurs, fermer progressivement lesa espaces de débat peut favoriser davantage la désinformation plutôt que la combattre. Le risque est alors de voir les médias se transformer en instruments de communication politique, au détriment de leur mission première : informer, questionner et donner la parole aux différentes composantes de la société.
Cette situation soulève ainsi une question fondamentale pour ceux qui revendiquent une légitimité politique sur les territoires qu’ils contrôlent : quelle place accordent-ils réellement à la contradiction ? Se présenter comme une force de « libération » implique aussi d’accepter la critique, le débat et la possibilité pour les citoyens de contester les décisions prises en leur nom. Sans pluralisme médiatique, la promesse d’un nouvel ordre politique pourrait se réduire à un simple changement de détenteur du pouvoir et de contrôle de l’information.
Les prochaines semaines pourraient donc être décisives pour la liberté de la presse au Sud-Kivu. Si ces restrictions se généralisent, les journalistes seront davantage poussés vers l’autocensure, tandis que les populations seront privées de sources d’information indépendantes. À l’inverse, un assouplissement permettrait de restaurer un espace médiatique où le désaccord ne serait plus perçu comme une menace, mais comme une composante normale de la vie publique.
Car, au fond, une question demeure : si les « libérateurs » redoutent la contradiction, que reste-t-il alors de la liberté qu’ils disent vouloir instaurer ?
La Rédaction
