L’adresse à la nation de Joseph Kabila, diffusée le vendredi 9 octobre 2026, relance une question sensible : pourquoi l’ancien président critique-t-il aussi sévèrement la gestion de la crise sécuritaire par Félix Tshisekedi sans condamner explicitement le Rwanda, accusé de soutenir la rébellion de l’AFC/M23 ? Dans son discours, l’ancien chef de l’État met en cause la stratégie militaire de Kinshasa, les négociations de paix et les alliances du pouvoir avec certains groupes armés. Cette absence de condamnation explicite du Rwanda constitue un élément important de son intervention, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à établir ses motivations.
Pour comprendre cette posture, il faut revenir à la première rébellion du M23, apparue en avril 2012, alors que Joseph Kabila dirigeait encore la RDC. Le mouvement était principalement constitué d’anciens militaires du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), intégrés dans les Forces armées congolaises après un accord conclu le 23 mars 2009. Les mutins accusaient Kinshasa de ne pas respecter cet accord, notamment concernant l’intégration militaire, les grades, la sécurité et le retour des réfugiés. Au fil des combats, leurs revendications se sont élargies à la gouvernance et à la contestation des résultats électoraux de 2011.
La question de la défaite du M23 sous Joseph Kabila mérite également d’être précisée. En novembre 2012, les rebelles avaient pris Goma, avant de se retirer sous la pression diplomatique régionale. En octobre et novembre 2013, les FARDC, appuyées par la brigade d’intervention de la MONUSCO, ont infligé une défaite militaire décisive au mouvement. Le 5 novembre 2013, le M23 a annoncé la fin de sa rébellion. Cette victoire s’est produite sous la présidence de Kabila, mais elle résulte d’opérations militaires et d’un contexte régional et international plus large : il serait donc réducteur de l’attribuer au seul ancien président.
Le M23 qui affronte aujourd’hui le pouvoir de Félix Tshisekedi est-il le même que celui de 2012-2013 ? Il existe une continuité humaine et politique, mais le mouvement a évolué. Réapparu militairement en 2021-2022, il s’est ensuite inscrit dans l’Alliance Fleuve Congo (AFC), une coalition politico-militaire associée à Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante. Cette alliance élargit son ambition au-delà des revendications initiales des mutins. Les rapports des experts des Nations unies documentent par ailleurs l’appui militaire rwandais à l’AFC/M23, notamment lors de la conquête de territoires dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu.
Les revendications ont également changé d’échelle. En 2012, le M23 invoquait principalement l’application de l’accord du 23 mars 2009, l’intégration de ses combattants dans l’armée et la prise en compte de ses revendications politiques. Aujourd’hui, l’AFC/M23 met en avant la gouvernance, la sécurité, la représentation politique, le retour des réfugiés et la situation des populations qu’il dit défendre. Le mouvement présente aussi son projet comme une volonté de transformer l’État congolais. Ces revendications doivent toutefois être distinguées des objectifs stratégiques qui lui sont attribués par les autorités congolaises et les experts internationaux, notamment en ce qui concerne le contrôle territorial et l’influence du Rwanda.
Dès lors, pourquoi Joseph Kabila ne condamne-t-il pas explicitement Kigali dans son discours du 9 octobre ? Plusieurs hypothèses peuvent être examinées, sans les présenter comme des faits établis. L’ancien président semble avoir choisi de concentrer son intervention sur la responsabilité du gouvernement de Kinshasa, qu’il accuse de poursuivre une guerre sans perspective de victoire et de mal gérer les négociations. Cette approche lui permet de contester la stratégie de son successeur sans nécessairement approuver les actions du M23. Mais, dans un conflit où le rôle du Rwanda est documenté par les Nations unies, ce silence laisse une question majeure sans réponse dans son argumentation.
Cette omission prend une dimension supplémentaire au regard des accusations portées contre l’ancien chef de l’État. En mars 2026, les États-Unis ont annoncé des sanctions contre Joseph Kabila, l’accusant de soutenir l’AFC/M23 et de contribuer à l’instabilité dans l’Est de la RDC. Ces accusations sont contestées et ne doivent pas être confondues avec une condamnation judiciaire. Elles constituent néanmoins un élément de contexte essentiel pour comprendre pourquoi son discours suscite des interrogations sur sa position envers le Rwanda et la rébellion. Il appartient à Kabila de clarifier publiquement sa lecture du rôle de Kigali dans la crise actuelle.
La comparaison entre les deux périodes révèle ainsi un paradoxe politique. Sous Kabila, le M23 a été militairement défait, mais les problèmes de sécurité, de gouvernance et d’intégration des anciens combattants n’ont pas disparu durablement. Sous Tshisekedi, une nouvelle rébellion, devenue une coalition politico-militaire plus large, a repris le contrôle de vastes territoires. Cette évolution invite à dépasser la seule confrontation entre les deux présidents : elle interroge la continuité des faiblesses de l’État, l’efficacité des accords de paix successifs et la capacité de la RDC à empêcher la reconstitution des groupes armés.
Au fond, la question n’est pas seulement de savoir si Joseph Kabila a vaincu le M23 en 2013, mais aussi de comprendre pourquoi cette victoire n’a pas empêché le retour d’une rébellion près d’une décennie plus tard. Son discours du 9 octobre 2026 gagnerait en cohérence s’il précisait clairement sa position sur le soutien extérieur au mouvement, tout en expliquant ce qu’il propose concrètement pour rétablir la paix. De son côté, le pouvoir de Tshisekedi doit être évalué sur ses résultats sécuritaires et diplomatiques. Entre les critiques de l’ancien président et les réponses du pouvoir actuel, l’exigence demeure la même : établir les responsabilités sur la base des faits et proposer une issue durable à la guerre dans l’Est congolais.
La Rédaction
