À Kinshasa, d’anciens jeunes autrefois associés à la délinquance urbaine ont changé de visage et de vocation. Après leur passage par le Service national, leur formation et leur encadrement, ils sont désormais présentés comme des « bâtisseurs de la Nation ». Cette transformation, qui vise à faire de jeunes autrefois marginalisés des citoyens utiles à la collectivité, trouve aujourd’hui une nouvelle expression dans les opérations d’assainissement de la capitale. Après plusieurs quartiers et artères, les équipes sont notamment à l’œuvre cette semaine sur l’avenue des Huileries, où des opérations de dégagement et d’assainissement ont également conduit à la destruction de plusieurs petits établissements commerciaux occupant l’espace public.

Cette mobilisation s’inscrit dans une décision prise par le chef de l’État en mai 2026 : mettre en place une Task Force pluridisciplinaire consacrée à la salubrité et à l’assainissement de Kinshasa, sous son autorité directe et pilotée par le lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik, commandant du Service national. La structure réunit notamment des représentants du Service national, de l’Intérieur, de la Défense, de l’Urbanisme, de la Santé, de l’Environnement, des Infrastructures et de l’Hôtel de Ville.

La mission ne se limite donc pas à ramasser des déchets. Elle consiste à élaborer et coordonner un plan permanent d’assainissement, identifier et traiter les principaux points d’insalubrité, lutter contre certaines occupations anarchiques, coordonner les interventions sur le terrain et promouvoir le civisme environnemental. Le dispositif prévoit également le curage des caniveaux, l’évacuation des déchets et l’amélioration des espaces publics. Il s’agit donc d’un chantier urbain beaucoup plus large, qui touche à la fois à l’environnement, à la discipline collective, à l’aménagement et à la qualité de vie.

Sur le terrain, les « bâtisseurs » donnent une image différente de leur passé. En 2024, au moins 1 600 anciens jeunes envoyés à Kaniama Kasese avaient achevé deux années de formation et de rééducation, avec notamment des apprentissages en menuiserie et en maçonnerie. Certains ont ensuite été affectés à Kinshasa pour produire du mobilier scolaire et participer à des travaux d’intérêt collectif. Cette reconversion constitue l’un des fondements du modèle défendu par le Service national : transformer une jeunesse autrefois considérée comme un problème social en force de travail au service de la collectivité.

En juin 2026, le Service national annonçait le déploiement de plus de 4 000 « bâtisseurs » dans la capitale. Les premiers contingents ont commencé à arriver à Kinshasa avant d’être engagés sur différents sites. Les opérations ont notamment porté sur le nettoyage des espaces publics, le curage des caniveaux, l’évacuation des immondices et le dégagement de certaines artères. En juillet, le chef de l’État avait lui-même inspecté plusieurs sites d’intervention et salué les premiers résultats obtenus.

Mais derrière les images spectaculaires des rues nettoyées se trouve une question essentielle : avec quels moyens maintenir ces résultats dans la durée ? Une opération d’assainissement permanente exige des camions-bennes, des engins de terrassement, des équipements de protection, des outils, des moyens de transport, des ateliers de maintenance et surtout une chaîne régulière de collecte et d’évacuation des déchets. Sans cette logistique, le risque est de nettoyer aujourd’hui un espace qui pourrait redevenir insalubre quelques jours ou quelques semaines plus tard.

La question des ressources humaines est tout aussi importante. Plus de 4 000 agents mobilisés représentent une force considérable, mais leur efficacité dépend de l’encadrement, de la répartition des équipes, du renouvellement des équipements, de la formation continue et des conditions de travail. Le Service national ne peut pas être attendu sur tous les fronts à la fois sans une organisation durable et un financement à la hauteur de la mission. La transformation des anciens délinquants en bâtisseurs ne doit pas seulement produire une main-d’œuvre ponctuellement mobilisable : elle doit leur offrir un cadre professionnel stable et des perspectives de réinsertion et de progression.

Autre enjeu : l’assainissement ne peut pas reposer uniquement sur les bâtisseurs. Le nettoyage d’une rue ne règle pas, à lui seul, les causes de l’insalubrité. Il faut une politique régulière de collecte des déchets, des infrastructures adaptées, des caniveaux entretenus, des sites de traitement, une implication des communes et une sensibilisation permanente des habitants. La Task Force elle-même a été conçue comme un mécanisme pluridisciplinaire associant plusieurs administrations et l’Hôtel de Ville. La réussite dépendra donc de la coordination effective de tous ces acteurs.

Il faut également mesurer avec précision les résultats. Combien de tonnes de déchets sont évacuées ? Combien de kilomètres de caniveaux sont curés ? Combien de points noirs sont définitivement traités ? Quels moyens sont disponibles par commune ? Combien coûte chaque opération ? Quels sont les résultats plusieurs mois après le passage des équipes ? Des indicateurs publics permettraient de mesurer les progrès, d’identifier les insuffisances et surtout d’éviter que l’opération ne se transforme en interventions ponctuelles sans continuité.

Le courage des bâtisseurs est donc nécessaire, mais il ne suffit pas. Leur détermination, leur discipline et leur volonté de servir la Nation donnent une dimension humaine forte à cette opération. Mais pour transformer durablement Kinshasa, il faut davantage : des moyens humains, matériels et financiers conséquents, une coordination administrative efficace, un accompagnement politique constant et une implication réelle de la population. Redorer la capitale ne peut être le travail d’une seule force. C’est un projet urbain de longue haleine. Le Service national peut en être l’un des bras opérationnels, mais pour gagner durablement ce pari, l’État doit lui donner les moyens correspondant à l’ampleur de la mission.Cette version s’appuie notamment sur les documents de la Présidence et de la Primature concernant la création, les missions et la composition de la Task Force, ainsi que sur les informations disponibles concernant le déploiement des bâtisseurs.

Jacques Amboka Mokoko