Depuis plusieurs semaines, une phrase domine l’espace public congolais : « Toza ba zoba te ». Quatre mots seulement, mais une puissance politique considérable. À Kinshasa, ils sont affichés sur des panneaux publicitaires, relayés sur les réseaux sociaux et repris dans les conversations du quotidien. Le slogan semble parler au nom du peuple. Mais une question mérite d’être posée : qui parle réellement à travers ce slogan ?
En politique, les mots ne sont jamais neutres. Chaque slogan cherche à produire un effet. Il ne décrit pas seulement une réalité ; il tente aussi de construire une perception. « Toza ba zoba te » n’échappe pas à cette règle.
À première vue, le message paraît incontestable. Qui accepterait d’être traité d’idiot ? Personne. Affirmer « Nous ne sommes pas des idiots » revient à revendiquer son intelligence, son droit à comprendre et à juger les événements. C’est précisément ce qui rend ce slogan aussi efficace : il rassemble avant même que son véritable sens ne soit débattu.
Mais lorsque ce message envahit l’espace public grâce à des campagnes d’affichage coûteuses, il dépasse le simple cadre d’une expression populaire. Il devient un objet de communication politique.
Le pouvoir peut y voir une validation de son action
Dans le débat public, certains utilisent ce slogan pour défendre les réalisations des autorités.
On entend par exemple :
« Toza ba zoba te, taux ya dollar ekomi stable. »
Autrement dit : « Nous ne sommes pas des idiots ; nous voyons que le taux de change s’est stabilisé. »
Le message sous-entendu est clair : les citoyens seraient capables de reconnaître les résultats du gouvernement malgré les critiques formulées par ses adversaires.
Le slogan devient alors un instrument de légitimation politique. Il suggère que les faits parlent d’eux-mêmes et que les Congolais savent distinguer les progrès des discours alarmistes.
Mais cette lecture soulève immédiatement une autre question : la stabilité du taux de change suffit-elle à résumer la situation économique d’un pays ?
Pour beaucoup d’économistes, la réponse est plus nuancée. Le taux de change est un indicateur important, mais il ne reflète pas à lui seul le coût de la vie, le pouvoir d’achat, l’emploi, les investissements, la qualité des services publics ou encore les conditions de vie des ménages.
L’opposition peut reprendre le même slogan
C’est là tout le paradoxe.
Le même slogan peut être utilisé dans le sens inverse.
L’opposition pourrait répondre :
« Toza ba zoba te : les prix continuent d’augmenter sur les marchés. »
Ou encore :
« Toza ba zoba te : les embouteillages, le chômage et les difficultés d’accès à l’électricité restent une réalité. »
Dans cette logique, le slogan ne célèbre plus les actions du pouvoir ; il devient un outil de contestation.
Autrement dit, chacun tente d’utiliser la même formule pour convaincre les citoyens que sa lecture de la réalité est la bonne.
Une bataille pour contrôler le récit
Au fond, « Toza ba zoba te » n’est pas seulement un slogan. C’est un terrain de confrontation entre deux récits politiques.
Le premier met en avant les signes de stabilité ou les réalisations du gouvernement pour montrer que le pays progresse.
Le second insiste sur les difficultés persistantes afin de démontrer que les attentes de la population demeurent largement insatisfaites.
Les deux camps cherchent à convaincre les citoyens qu’ils voient la « vraie » réalité.
C’est là toute la puissance des slogans : ils condensent un discours politique complexe en une formule simple, facile à retenir et à partager.
La vérité ne peut pas être sélective
Le risque apparaît lorsque chaque camp ne retient que les faits qui l’arrangent.
Dire que le taux du dollar est plus stable peut être exact à un moment donné.
Dire que de nombreux ménages continuent de subir la hausse des prix ou des difficultés économiques peut également être exact.
Ces affirmations ne sont pas forcément contradictoires. Elles décrivent des dimensions différentes d’une même réalité.
Le danger naît lorsque l’on transforme une partie de la vérité en vérité absolue.
Le rôle du journaliste
Face à cette bataille des récits, le journaliste ne doit devenir ni le porte-parole du pouvoir ni celui de l’opposition.
Son rôle est d’aller au-delà des slogans.
Il doit vérifier les données économiques, interroger les autorités, écouter les critiques de l’opposition, recueillir les témoignages des citoyens et confronter les promesses aux résultats.
Le journalisme ne consiste pas à choisir un camp. Il consiste à rechercher les faits, même lorsqu’ils dérangent toutes les parties.
« Toza ba zoba te » est sans doute l’un des slogans les plus marquants de la scène politique congolaise récente. Sa force réside dans son ambiguïté : chacun peut s’y reconnaître et chacun peut tenter de se l’approprier.
Le pouvoir peut y voir une reconnaissance de ses actions.
L’opposition peut en faire un cri de contestation. Entre les deux, les citoyens attendent moins des slogans que des réponses concrètes à leurs préoccupations quotidiennes.
Au final, la véritable preuve que les Congolais « ne sont pas des idiots » ne réside pas dans la répétition d’une formule. Elle réside dans leur capacité à examiner les faits, à comparer les discours, à demander des comptes à tous les acteurs politiques et à exercer leur esprit critique, quelle que soit la couleur du pouvoir ou de l’opposition.
Don de Dieu Mbavu et
Mbwaya Felicia stagiaire
