À Kinshasa, la transformation de la ville s’accélère. Depuis plusieurs mois, l’Hôtel de Ville mène des opérations de démolition de constructions qualifiées d’anarchiques sur différents sites de la capitale. Ces opérations, notamment conduites sur le terrain par le ministre provincial Léon Mulumba, sont présentées par les autorités comme une nécessité pour restaurer l’ordre urbanistique, libérer les espaces publics et permettre le développement des infrastructures.
Dans une capitale où les constructions se sont développées pendant plusieurs décennies sans toujours respecter les règles d’urbanisme, les autorités veulent désormais faire appliquer les servitudes et préserver les emprises destinées aux routes, aux voies ferrées et à d’autres infrastructures publiques. Des habitants contestent cependant certaines opérations, notamment lorsqu’ils estiment avoir construit avec des documents délivrés par les services de l’État. À Limete, des habitants de la 18e Rue ont ainsi demandé des clarifications sur les limites du périmètre concerné et ont affirmé que les distances de 15 mètres précédemment évoquées n’avaient pas toujours été respectées.
Derrière les bulldozers, des décennies de sacrifices
Derrière ces démolitions se trouve une réalité beaucoup plus complexe. Une maison qui disparaît sous les coups d’un bulldozer peut représenter plusieurs décennies de travail, d’épargne et de sacrifices. Certains occupants affirment être installés depuis trente, quarante, voire cinquante ans. Ils soutiennent parfois disposer de documents administratifs, avoir payé des taxes ou obtenu des autorisations.
Leur interrogation est simple : comment une construction qui a pu exister pendant plusieurs décennies peut-elle être considérée aujourd’hui comme irrégulière, et qui doit assumer les conséquences ?
La question prend une dimension particulière le long de la voie ferrée reliant la Gare centrale à l’aéroport international de N’Djili. Pendant des années, les abords de cette ligne ont été progressivement occupés. Avec la volonté de remettre le rail au cœur du système de transport de Kinshasa, les pouvoirs publics ont entrepris de libérer les emprises ferroviaires. Des démolitions ont notamment été rapportées à Masina, où des maisons, clôtures, écoles, églises et autres constructions ont été touchées.
Le retour du train et le projet MetroKin
Cette opération intervient alors que le train urbain vient de retrouver une place importante. Après près de quinze années d’interruption, l’ONATRA a relancé le trafic ferroviaire urbain en août 2026 sur l’axe Gare centrale – est de Kinshasa. La Présidence présente cette relance comme une composante du projet MetroKin et comme une réponse aux difficultés de mobilité.
La question des emprises n’est donc plus seulement foncière. Elle est directement liée à l’avenir du transport. Pour l’ONATRA, la préservation de la voie est indispensable à la sécurité. Après un incident début septembre 2026, son directeur général a évoqué les déchets, le passage de véhicules et les occupations des abords comme facteurs perturbateurs.
Mais la situation s’inscrit aussi dans la perspective de MetroKin, un projet beaucoup plus vaste prévoyant une première phase entre la Gare centrale et l’aéroport de N’Djili, avec une infrastructure à double voie et plusieurs stations. Le démarrage de la construction est prévu en octobre 2026.
C’est dans ce contexte que se pose la question de la différence d’approche entre l’ONATRA et MetroKin. Pour l’ONATRA, la priorité est la récupération du domaine ferroviaire. Du côté de MetroKin, la libération des emprises et la prise en compte des personnes affectées constituent également un enjeu. Cette différence mérite d’être clarifiée, notamment sur qui assume la responsabilité des indemnisations.
Que dit la loi ?
Car lorsqu’un projet d’intérêt public entraîne la disparition d’une habitation, le propriétaire qui dispose d’un droit reconnu par la loi peut-il être simplement laissé sans solution ?
La Constitution de la RDC protège le droit de propriété acquis conformément à la loi. Elle prévoit qu’une personne ne peut en être privée que pour cause d’utilité publique et moyennant une juste et préalable indemnité.
Toutes les personnes touchées ne se trouvent donc pas dans la même situation juridique. Il faut distinguer celui qui occupe une emprise publique sans titre de celui qui dispose d’un droit légalement établi. Il faut distinguer une construction manifestement irrégulière d’une construction dont l’occupant affirme disposer de documents délivrés par les services compétents.
Le droit congolais prévoit des mécanismes d’expropriation pour cause d’utilité publique. La nature du droit détenu, la procédure suivie et les conditions légales deviennent alors déterminantes.
La responsabilité de l’administration
Lorsqu’un citoyen affirme avoir obtenu des documents auprès des services de l’État avant de construire, il faut savoir quelle administration les a délivrés, sur quelle base et après quelles vérifications. Si le terrain était réellement destiné à une infrastructure publique, pourquoi la construction a-t-elle été autorisée ou tolérée pendant des années ? Qui devait contrôler ? Qui devait empêcher ?
Si l’État a lui-même contribué à créer cette situation, peut-il aujourd’hui faire supporter au seul citoyen toutes les conséquences ?
L’existence d’un document administratif ne suffit pas nécessairement à établir un droit définitif. Chaque document doit être vérifié, tout comme le statut juridique du terrain et la compétence du service qui l’a délivré. C’est pour éviter les amalgames qu’un examen individuel des dossiers apparaît nécessaire : identifier les parcelles, vérifier les titres, déterminer l’ancienneté et établir la nature des droits.
Indemniser, reloger : qui doit payer ?
La question du dédommagement devient incontournable. Juridiquement, elle dépend des droits que les personnes peuvent faire valoir. Mais lorsqu’un droit légalement reconnu est repris pour utilité publique, la Constitution pose le principe d’une juste et préalable indemnité.
Reste à savoir qui doit payer. La ville de Kinshasa en a-t-elle les moyens ? L’État central doit-il intervenir ? Les entreprises publiques doivent-elles participer ? Les projets d’infrastructures doivent-ils intégrer le coût de la libération des emprises ?
Au-delà de l’argent, il y a le relogement. Pour une famille qui perd son unique habitation, la destruction signifie immédiatement la recherche d’un nouveau logement. Pour un commerçant, c’est la disparition d’un outil de travail. À Pakadjuma, en février 2026, de nombreuses familles se sont retrouvées sans logement après une opération présentée comme destinée à libérer les emprises de l’ONATRA.
Concilier intérêt général et droits individuels
Kinshasa a besoin de se transformer. Elle doit développer ses transports publics, disposer d’un réseau ferroviaire fonctionnel et faire respecter les règles d’urbanisme.
Le défi est de concilier deux impératifs : l’intérêt général et la protection des droits individuels.
La récupération des emprises peut être nécessaire. La protection du rail peut être nécessaire. Mais chacune de ces opérations doit s’appuyer sur une procédure claire et compréhensible : davantage de transparence, un recensement contradictoire des personnes affectées, une vérification rigoureuse des titres, une évaluation des biens lorsque la loi ouvre droit à indemnisation et, pour les ménages vulnérables, des mécanismes d’accompagnement.
La modernisation ne doit pas être opposée aux droits des citoyens. Le rail doit fonctionner. Les emprises publiques doivent être protégées. Les projets doivent avancer. Mais les citoyens doivent pouvoir comprendre les décisions qui les concernent et faire valoir leurs droits.
Car derrière chaque maison démolie, il y a parfois plusieurs décennies de sacrifices. Derrière chaque parcelle, il y a un dossier administratif qui mérite d’être vérifié. Et derrière chaque grand projet, il y a une responsabilité publique qui doit être clairement établie.
Une ville peut se moderniser par ses routes, ses rails et ses bâtiments. Mais elle se construit aussi par la confiance entre l’État et ses citoyens.
La Rédaction
