L’ancien président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila, est annoncé à la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), une nouvelle plateforme politique dont la composition présumée interpelle au regard de la crise sécuritaire dans l’Est du pays. Selon une publication du journaliste Steve Wembi sur X, datée du 12 octobre 2026, cette structure compterait notamment Corneille Nangaa, coordonnateur de l’AFC, Bertrand Bisimwa, figure dirigeante du M23, et Sultani Makenga, responsable militaire du mouvement. Si cette configuration est confirmée, elle pourrait modifier la lecture des rapports entre l’ancien chef de l’État et la rébellion. À ce stade, les fonctions annoncées et l’existence formelle de cette plateforme restent toutefois à corroborer par des sources indépendantes.

« Joseph Kabila, le véritable commanditaire » : le rappel des accusations de Tshisekedi

Cette annonce, si elle se confirme, raviverait une accusation que Félix Tshisekedi porte depuis plusieurs mois contre son prédécesseur. En février 2025, à la Conférence de Munich sur la sécurité, le président congolais avait désigné Joseph Kabila comme le véritable commanditaire de la rébellion, affirmant que celui-ci se trouvait derrière les actions de l’AFC/M23, en lien avec le Rwanda. Le chef de l’État soutenait ainsi que la crise dans l’Est ne relevait pas uniquement d’une rébellion armée ou d’une agression extérieure, mais qu’elle comportait également une dimension politique congolaise.

Cette accusation était lourde de conséquences. Elle plaçait l’ancien président, qui a dirigé la RDC de 2001 à 2019, au centre d’un dossier touchant directement à la souveraineté nationale, à l’intégrité territoriale et à la sécurité de l’État. Elle posait également une question fondamentale : un ancien chef de l’État peut-il être soupçonné de contribuer à une entreprise armée contestant l’autorité des institutions qu’il a lui-même dirigées ? Une telle interrogation appelle des éléments de preuve et une procédure judiciaire respectant les droits de la défense, au-delà des déclarations politiques.

De la rupture politique à la confrontation autour de l’Est

Les relations entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila se sont progressivement détériorées après leur partenariat politique conclu à la suite de l’alternance de 2019. Leur coalition avait permis au nouveau président de gouverner avec une majorité parlementaire dominée par le camp de son prédécesseur. La rupture de cette alliance, puis la recomposition de la majorité en faveur de Tshisekedi, ont profondément transformé le paysage politique congolais.

La crise sécuritaire a ensuite donné une nouvelle dimension à leur rivalité. En avril 2025, Joseph Kabila avait annoncé son intention de rentrer en RDC par l’Est, avant d’être annoncé à Goma, une ville alors contrôlée par l’AFC/M23. Cette présence dans une zone tenue par la rébellion a alimenté les soupçons de Kinshasa. Elle ne constitue cependant pas, à elle seule, une preuve de commandement opérationnel ou de participation à des actes criminels.

Dans ses prises de parole, Kabila a dénoncé ce qu’il considère comme une dérive autoritaire du régime actuel et a appelé à une mobilisation politique contre celui-ci. Il a également défendu sa volonté de contribuer à la recherche de solutions à la crise congolaise. Le désaccord porte donc autant sur la légitimité du pouvoir et l’avenir des institutions que sur les responsabilités dans la guerre à l’Est.

Le FRN : une possible convergence entre opposition politique et mouvement armé

L’élément le plus sensible de l’annonce du 12 octobre réside dans la composition attribuée au Front pour la refondation de la nation. Si Joseph Kabila en prend effectivement la direction tandis que des responsables politiques et militaires de l’AFC/M23 occupent des postes clés, cette organisation pourrait traduire une volonté de réunir plusieurs composantes autour d’un projet commun.

La présence supposée de Corneille Nangaa, de Bertrand Bisimwa et de Sultani Makenga suggérerait une articulation entre direction politique, encadrement du mouvement rebelle et leadership militaire. Le choix de Kabila comme dirigeant de la plateforme, s’il est confirmé, pourrait aussi être interprété comme une tentative de donner à cette coalition une figure politique nationale disposant d’une expérience du pouvoir et de réseaux constitués au cours de ses années de présidence.

Mais il faut distinguer trois réalités : la convergence d’intérêts politiques, l’existence d’une alliance formelle et l’exercice effectif d’un commandement militaire. Ces notions ne sont pas interchangeables. La composition annoncée du FRN ne permet pas, sans documents constitutifs ni déclarations officielles vérifiées, d’établir à elle seule la chaîne de commandement de l’AFC/M23 ou le rôle opérationnel exact de Joseph Kabila.

Une plateforme qui pourrait peser sur les perspectives de paix

Cette évolution potentielle intervient alors que les démarches diplomatiques et les discussions sur un dialogue national cherchent à ouvrir des perspectives de sortie de crise. La question de la participation des acteurs politiques et des représentants de l’AFC/M23 demeure particulièrement délicate : comment construire un compromis durable sans ignorer les responsabilités liées à la violence, mais sans fermer non plus toute possibilité de règlement politique ?

Si le FRN devient une structure politique officiellement organisée autour de Kabila et des dirigeants de l’AFC/M23, Kinshasa pourrait y voir la confirmation de ses accusations antérieures. À l’inverse, ses initiateurs pourraient chercher à présenter cette plateforme comme une alternative politique au pouvoir actuel. Dans les deux cas, son impact dépendra de ses objectifs réels, de ses moyens d’action, de sa position sur le retrait des forces armées des territoires occupés et de sa disposition à s’inscrire dans un processus de paix crédible.

Le risque serait que la création d’une nouvelle plateforme ne fasse qu’élargir la confrontation politique sans apporter de réponse concrète aux populations du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, confrontées aux déplacements, à l’insécurité et à la perte de leurs moyens de subsistance.

Tshisekedi avait-il vu juste ?

C’est la question que cette annonce remet au centre du débat. Si les responsabilités attribuées à Joseph Kabila au sein du FRN sont officiellement confirmées, elles donneraient un relief politique supplémentaire aux accusations formulées par Félix Tshisekedi. Elles ne suffiraient toutefois pas, à elles seules, à démontrer toutes les accusations de commandement ou de participation à la rébellion.

L’enjeu dépasse donc la rivalité entre deux anciens partenaires politiques devenus adversaires. Il concerne la capacité de l’État congolais à établir les responsabilités sur la base de preuves, à préserver l’intégrité du territoire et à empêcher que les rivalités de pouvoir ne prolongent le conflit armé.

Pour l’heure, la prudence reste indispensable : la publication de Steve Wembi constitue le point de départ de cette analyse, et non une confirmation définitive de la création du FRN. Les prochaines déclarations des personnes citées, la publication éventuelle des statuts de la plateforme et les réactions officielles de Kinshasa permettront de déterminer si cette annonce marque une nouvelle étape de la recomposition politique autour de l’AFC/M23 ou si elle relève encore d’une information non corroborée.

La Rédaction