Le 1er mai, journée internationale du travail, devrait être un symbole de fierté nationale, de reconnaissance des efforts des travailleurs et de célébration du progrès social. Pourtant, à Kinshasa, cette date prend des allures de paradoxe douloureux. Tandis que certains bénéficient d’un jour chômé et payé, une large partie de la population, notamment la jeunesse, survit dans un quotidien marqué par l’absence d’emploi, la précarité extrême et l’incertitude permanente. Dans ce contexte, le phénomène des “kuluna” s’impose non seulement comme une réalité sociale, mais aussi comme une interpellation politique majeure.
Réduire les kuluna à une simple expression du chômage serait une lecture superficielle et politiquement confortable. Le chômage massif des jeunes à Kinshasa constitue certes un facteur déterminant, mais il ne saurait à lui seul expliquer l’ampleur du phénomène. La réalité est plus complexe : elle révèle un enchevêtrement de défaillances structurelles, allant de l’effondrement du système éducatif à l’absence de politiques publiques efficaces d’insertion professionnelle, en passant par la marginalisation des quartiers périphériques. Le kuluna devient alors moins une anomalie qu’un symptôme visible d’un déséquilibre social profond.
Dans plusieurs communes de la capitale, l’État apparaît de plus en plus comme une présence intermittente, voire symbolique. Les services publics essentiels sont fragiles, parfois inexistants, et les dispositifs d’encadrement de la jeunesse demeurent largement insuffisants.
Dans cet espace laissé vacant, d’autres logiques s’installent : survie économique informelle, regroupements de rue, économie parallèle et parfois violence organisée. Dans ce vide institutionnel, une partie de la jeunesse se construit des identités alternatives, souvent en rupture avec les normes sociales établies.
Le recours à la violence par certains jeunes ne peut être analysé uniquement sous l’angle moral ou sécuritaire. Il traduit également une forme de langage social déformé, une manière d’exister dans une société où la reconnaissance passe souvent par la force ou la peur. Cette dynamique est d’autant plus préoccupante qu’elle s’enracine dans une accumulation de frustrations : exclusion sociale, inégalités criantes, absence de perspectives et sentiment d’abandon. Le phénomène kuluna devient ainsi un indicateur de la profondeur de la fracture sociale kinoise.
Cependant, le débat public tend trop souvent à se limiter à une logique de stigmatisation. Le discours dominant condamne, mais analyse peu. Il criminalise, mais interroge rarement les responsabilités structurelles. Or, la question centrale demeure celle de la gouvernance sociale : quelles politiques ont été mises en place pour encadrer cette jeunesse ? Quelles réponses concrètes ont été apportées à l’explosion démographique urbaine et au chômage massif ? L’absence de réponses efficaces nourrit un cycle où la marginalisation produit la déviance, et la déviance renforce à son tour l’exclusion.
Le 1er mai devrait donc être bien plus qu’une simple journée symbolique. Il devrait être un moment d’évaluation nationale sur la place réelle du travail dans la société congolaise. Car célébrer le travail dans un contexte où une grande partie de la jeunesse en est exclue relève d’une contradiction profonde.
La dignité du travail ne peut être invoquée sans une politique claire de création d’emplois, de formation professionnelle et de réinsertion sociale.
En définitive, les kuluna ne peuvent être compris uniquement comme une menace sécuritaire. Ils constituent un révélateur brutal des limites du modèle social actuel. Ils interpellent l’État, les institutions et la société dans son ensemble sur leur capacité à offrir une alternative crédible à la marginalisation. La véritable question n’est donc pas seulement de savoir comment réprimer ce phénomène, mais surtout comment reconstruire un pacte social capable d’éviter qu’il ne se reproduise.
Don de Dieu Mbavu
