Dans plusieurs grandes villes de la République démocratique du Congo, notamment à Kinshasa, les cambistes manuels occupent une place visible dans le paysage économique. À proximité des banques, des marchés et le long de certaines grandes artères, des hommes et des femmes proposent quotidiennement l’achat et la vente de devises, parfois avec d’importantes quantités de billets en main. Cette activité répond à une demande réelle de la population, mais son exercice en dehors d’un cadre formel soulève des questions de traçabilité, de sécurité et de fonctionnement du marché des changes. La Banque centrale du Congo (BCC) est précisément chargée de réglementer et de surveiller les opérations de change.

Le phénomène ne date pas d’hier. La RDC dispose depuis plusieurs années d’un cadre réglementaire pour l’activité de change manuel, notamment à travers la Réglementation du Change du 25 mars 2014 et ses modifications successives, ainsi que l’Instruction administrative n°007 relative à l’activité de change manuel. La BCC reconnaît ainsi l’existence des cambistes manuels personnes physiques enregistrés sur le marché des changes, tandis que les bureaux de change constituent des établissements financiers spécialisés dans la conversion des devises.

Les autorités ont d’ailleurs déjà entrepris plusieurs démarches pour assainir ce secteur. En mai 2024, la BCC avait lancé une campagne de vulgarisation des règles applicables aux cambistes. En octobre 2025, elle a rappelé que l’affichage de taux sur la voie publique était interdit et annoncé des contrôles sur place, avec la possibilité de sanctions pouvant aller jusqu’au retrait de l’agrément. Plus récemment, en juillet 2026, la Banque centrale a renforcé les exigences de traçabilité en imposant notamment la vérification d’une pièce d’identité valide et la délivrance d’un bordereau pour les opérations de change.

Mais entre les textes et leur application sur le terrain, le fossé demeure important. La persistance de cambistes opérant de manière informelle peut s’expliquer par plusieurs facteurs : la forte demande de devises, l’importance du secteur informel dans l’économie congolaise, la difficulté de contrôler une activité dispersée dans les rues et, potentiellement, les limites des opérations de contrôle. À cela s’ajoute la nécessité de distinguer les cambistes effectivement enregistrés des personnes qui exercent sans autorisation. La question n’est donc pas seulement de prendre de nouvelles mesures, mais de parvenir à faire respecter durablement celles qui existent déjà.

Cette situation peut également avoir des conséquences sur la perception du taux de change et, indirectement, sur les anticipations des opérateurs économiques. En octobre 2025, la BCC dénonçait notamment la disparité des taux, l’élargissement des écarts entre cours acheteur et vendeur et l’affichage de taux jugés spéculatifs et déconnectés des taux indicatifs et interbancaires. Il convient toutefois de ne pas attribuer automatiquement l’inflation à la seule activité des cambistes : l’évolution des prix dépend de plusieurs facteurs monétaires, économiques et externes. Les données publiées par la BCC montrent d’ailleurs que la politique monétaire et la stabilité du franc congolais constituent des enjeux plus larges que le seul marché informel des devises.

Pour sortir de cette situation, une approche combinant formalisation, contrôle et transparence paraît nécessaire. Les autorités pourraient renforcer l’identification des cambistes autorisés, rendre facilement vérifiable leur statut, intensifier les contrôles dans les zones où le change informel est particulièrement présent et appliquer effectivement les sanctions prévues par les textes. En parallèle, les bureaux de change agréés pourraient être davantage accessibles à la population, avec une information claire sur les taux et les conditions des transactions. La BCC dispose déjà d’une liste des bureaux de change agréés et invite le public à privilégier ces établissements ou les banques commerciales pour les opérations de change.

Au fond, le défi pour la RDC est moins l’absence de réglementation que l’effectivité de la réglementation. Tant qu’un marché parallèle continuera à fonctionner ouvertement à côté du marché formel, avec des pratiques et des taux parfois différents, les efforts d’assainissement resteront confrontés à leurs propres limites. Une action coordonnée entre la BCC, les services de contrôle, les banques, les bureaux de change et les organisations représentant les cambistes pourrait permettre de mieux intégrer cette activité dans le circuit officiel. L’objectif serait double : préserver la liberté des transactions autorisées tout en améliorant la traçabilité, la transparence du marché des changes et la confiance dans la monnaie nationale.

Jacques Amboka Mokoko