Dans le débat sur le changement constitutionnel en République démocratique du Congo, deux slogans occupent une place importante : « Toza bazoba te, peuple nde aloba oui ou non » et « Oui, je le veux ». Le premier affirme que les Congolais sont capables de décider eux-mêmes de leur avenir. Le second exprime directement une adhésion au changement. Derrière ces deux formules se joue cependant une bataille politique essentielle : qui parle réellement au nom du peuple congolais ?

« Toza bazoba te » est un slogan politiquement habile. En affirmant que « nous ne sommes pas des imbéciles », il valorise l’intelligence, la dignité et la capacité de jugement du peuple. Mais cette formule mérite d’être interrogée : si le peuple doit réellement décider librement, il doit pouvoir entendre aussi bien les arguments du « oui » que ceux du « non ». La maturité politique ne consiste pas seulement à choisir, mais également à pouvoir questionner, comparer et contester.

Le problème apparaît lorsque le discours sur la souveraineté populaire devient lui-même un instrument de mobilisation. Dire « le peuple doit dire oui ou non » n’est pas la même chose que dire « le peuple veut le oui ». Dans le premier cas, le peuple est présenté comme arbitre ; dans le second, il devient déjà le soutien d’une option politique. Cette différence est essentielle pour éviter de confondre consultation populaire et campagne politique.

Le slogan « Oui, je le veux » pose une autre difficulté. Il est notamment associé à une campagne mobilisant la jeunesse en faveur du changement constitutionnel. Mais une question demeure : qui est ce « je » ? Est-ce toute la jeunesse congolaise, ou seulement les jeunes qui participent à cette mobilisation ? Une manifestation ou une campagne peut démontrer l’existence d’un soutien réel, mais elle ne permet pas automatiquement d’affirmer que toute la jeunesse congolaise partage la même position.

Cette distinction est également valable pour la notion de « peuple congolais ». Une partie de la population peut soutenir le changement sans que cette position représente nécessairement l’ensemble du pays. Le Congo est une société diverse, avec des opinions différentes selon les régions, les générations, les milieux sociaux et les expériences politiques. Transformer la voix d’un groupe mobilisé en voix de toute la nation constitue donc un raccourci politique qui doit être soumis à la critique.

Les deux slogans révèlent ainsi deux étapes d’une même stratégie de légitimation : « Toza bazoba te » présente le peuple comme suffisamment intelligent pour décider, tandis que « Oui, je le veux » cherche à mettre en scène une adhésion au changement. Le risque apparaît lorsque la mobilisation de certains citoyens est progressivement présentée comme l’expression de tous. Or la jeunesse mobilisée n’est pas nécessairement toute la jeunesse congolaise, et la jeunesse congolaise ne représente pas à elle seule l’ensemble du peuple.

Le véritable enjeu démocratique n’est donc pas simplement de savoir combien de personnes disent « oui », mais de savoir si ceux qui souhaitent dire « non » disposent de la même liberté pour s’exprimer. Un processus démocratique crédible doit permettre la contradiction, l’information et le débat. Le citoyen doit connaître les raisons du changement, ses conséquences, ses avantages, ses risques et les arguments de ses adversaires avant de faire son choix.

En définitive, « Toza bazoba te » et  « Oui, je le veux » ne doivent pas être confondus avec la volonté définitive du peuple congolais. Le premier devrait être compris comme une invitation à laisser le peuple décider ; le second comme l’expression de ceux qui soutiennent le changement. La question fondamentale reste donc celle-ci : le peuple congolais est-il réellement en train de décider, ou certains acteurs sont-ils déjà en train de parler à sa place ? Dans une véritable démocratie, ce n’est ni le pouvoir, ni l’opposition, ni une campagne qui doit donner la réponse : c’est le peuple, librement informé et librement consulté, qui doit la donner.

Don de Dieu Mbavu