Après cette soirée de Miss Cabinda, le gouverneur demande à Tabuley de l’accompagner jusqu’à sa résidence. Nous prenons place dans le cortège officiel. Tabuley voyage dans le même véhicule que celle qui se présente comme sa fille. À leur arrivée, tous les trois entrent dans le salon de l’autorité provinciale. Quelques instants plus tard, un membre du protocole vient demander à mon collaborateur et à moi-même de les rejoindre.

Je réalise quelques images, jusqu’à ce que la batterie de ma caméra se décharge. Je n’en avais emporté qu’une seule ; la seconde était restée en charge à l’hôtel.

Deux à trois minutes plus tard, Tabuley, sa fille et le gouverneur se retirent à nouveau, cette fois dans une autre pièce, du côté de la salle à manger. Ils y restent près d’une heure. Lorsqu’ils reviennent vers nous, il est déjà temps de prendre le chemin du retour.

Nous reprenons la route vers l’hôtel. À notre arrivée, Tabuley et sa fille montent dans sa chambre, puis redescendent quelques minutes plus tard. La joie se lisait sur le visage de cette jeune femme qui, après avoir entendu parler de son père pendant des années, venait enfin de le rencontrer.

Tabuley l’accompagne jusqu’à son véhicule. Il lui fait une bise, puis la voiture démarre. Lui reste sur place, le regard tourné vers elle, faisant un geste d’au revoir.

Mais le véhicule n’a pas parcouru dix mètres qu’il s’arrête brusquement. La portière s’ouvre et la jeune femme redescend pour revenir vers Tabuley.

Depuis le premier étage de l’hôtel, où nous nous trouvions, nous suivions la scène à distance. Elle s’approche de Rochereau, l’embrasse et le serre à nouveau dans ses bras pendant quelques instants. On distingue alors Seigneur Ley sortir un mouchoir de sa poche pour essuyer les larmes qui coulent sur les joues de sa fille.

Il l’accompagne une nouvelle fois jusqu’au véhicule. Avec les gestes attentionnés d’un garde du corps accompagnant une personnalité, il ouvre lui-même la portière. La dame monte, échange une dernière bise avec lui, puis Tabuley referme la portière. Le véhicule démarre.

Nous étions tous épuisés. La journée avait été longue et Tabuley avait déjà un spectacle prévu quelques heures plus tard. Il était environ une heure du matin. Pourtant, il trouve encore l’énergie de dire à son chauffeur :

« On ne va pas se fatiguer pour rien. Nous devons faire un tour à l’hôtel où sont logés les musiciens. »

Cet hôtel se trouvait à une dizaine de minutes du nôtre.

À notre arrivée, les musiciens étaient en train de répéter leur dernière chanson. Tabuley leur avait remis l’intégralité de son répertoire et leur avait demandé de tout maîtriser. Ils avaient réussi à relever le défi.

Ces musiciens, installés dans la capitale angolaise, étaient issus de plusieurs orchestres congolais. Certains étaient restés en Angola après y avoir effectué un déplacement avec leur orchestre, tandis que d’autres avaient quitté Kinshasa pour s’y installer définitivement. Chaque fois qu’un artiste congolais venait se produire en solo, ils constituaient son orchestre d’accompagnement, offrant ainsi une prestation presque identique à celle de ses propres musiciens.

Pour Tabuley, les visas de musiciens de son orchestre n’ayant pas été délivrés à temps, il avait été contraint de faire le déplacement en solo, comptant justement sur ce groupe d’accompagnement.

Sur place, il interprète deux morceaux, histoire de s’assurer que tout est au point pour le spectacle prévu quelques heures plus tard.

Nous quittons les lieux aux alentours de trois heures du matin. J’étais épuisé. Pour moi, la nuit était faite pour dormir. Mais chez Tabuley, je ne percevais aucun signe de fatigue. Arrivé à l’hôtel, il donnait l’impression de ne pas avoir sommeil. Je comprendrai plus tard que son rythme était tout autre.

Sans lui adresser un mot, je monte dans ma chambre, prends une douche et m’endors.

Vers 10 heures, quelqu’un frappe à ma porte. J’ouvre. C’est un membre de l’équipe de Rochereau.

« Le vieux a besoin de toi. Nous sommes au restaurant. »

J’avais une forte fièvre, mais je lui réponds que j’arrive.

Lorsque je rejoins Tabuley au restaurant, il est déjà informé de mon état de santé. Il me lance, sur le ton de la plaisanterie :

« Ah ! Olingi okufela ngai awa ? Bakoloba Tabuley alekisi journaliste ! » (Tu veux mourir ici ? On dira que Tabuley a sacrifié un journaliste !)

Profitant de cette ambiance détendue, je saisis l’occasion pour lui poser une question qui me trottait dans la tête :

« Tout ce succès qui caractérise votre carrière, avez-vous, vous aussi, eu recours aux fétiches ? »

Il me répond sans détour :

« Jacques, ça existe, le fétiche ? Peut-être que oui, mais je ne sais même pas à quoi ça ressemble. »

Tabuley se montre alors très attentionné. Il appelle son producteur :

« Allô, je ne me sens pas bien. J’ai une forte fièvre. Pouvez-vous me trouver un médecin pour me consulter ici, à l’hôtel ? »

Moins de trente minutes plus tard, le producteur arrive accompagné d’un médecin qui le consulte pendant quelques minutes.

« Votre température est plutôt normale », lui indique le médecin.

« J’ai pris des calmants ce matin », lui répond Tabuley, avant d’ajouter : « Un membre de mon équipe ne se sent pas bien non plus. »

Sans même attendre l’avis du médecin, il m’appelle :

« Jacques, tu m’as dit que tu avais de la fièvre. Viens, le médecin va aussi te consulter. »

Ce qui fut fait. Le médecin me prescrit des médicaments, puis repart avec le producteur.

C’est alors que Tabuley me lance :

« Jacques, tu penses que si je lui avais simplement dit que le journaliste qui m’accompagne ne se sent pas bien, il serait venu ? »

Je découvre une nouvelle fois ce que l’on connaît déjà de l’univers des musiciens congolais : une certaine forme de *kiyanke*, comme disent les Congolais, autrement dit une manière de faire les choses avec une intelligence particulière, voire une certaine subtilité.

Après avoir pris les médicaments, je me sens mieux. Mais le soir, la forte fièvre revient. Tabuley vient personnellement me rendre visite dans ma chambre. Je le rassure en lui disant que mon état s’améliore et que je serai bien présent à son spectacle.

« Non, Jacques ! Nous devons appeler le médecin. Mieux vaut te conduire à l’hôpital », insiste-t-il.

Je tente de le convaincre que ce n’est pas nécessaire, mais il appelle déjà le producteur pour lui demander de m’emmener à l’hôpital. En attendant le véhicule, nous restons ensemble dans ma chambre.

Je profite de ce moment pour lui dire :

« Papa, c’était vraiment émouvant hier de vous voir avec votre fille, que vous rencontriez pour la première fois. »

C’est alors que Tabuley commence à me parler davantage de sa vie privée. Il me pose une question :

« Combien d’enfants connais-tu ? »

« Je connais Marc Tabu et je sais que vous en avez beaucoup », lui réponds-je.

« À ton avis, combien est-ce que je peux en avoir ? »

« Je ne sais pas… 20, 30, voire 50 ? » lui dis-je.

Il me répond :

« Bien au-delà ! Peut-être 100. Si faire beaucoup des enfants est un crime, appelez moi criminel. J’ai fait des enfants un peu partout. Savais-tu, en venant ici, que tu assisterais à une telle rencontre ? J’ai des enfants un peu partout dans le monde : aux États-Unis, au Brésil, au Canada, etc. J’ai fait de belles rencontres : des hôtesses de l’air, des avocates, des ministres, des diplomates… Mais pourquoi te parler de tout cela hors caméra ? Nous rentrons samedi. Je vais t’accorder deux heures d’entretien. Tu garderas cela comme un véritable chef-d’œuvre de ta carrière. »

Notre conversation est interrompue par l’annonce de l’arrivée du véhicule chargé de me conduire à l’hôpital.

Tabuley avait deux concerts prévus à Cabinda : un le dimanche et un autre le vendredi de la semaine suivante.

Avant mon départ, il me dit :

« Vas-y, Jacques. On va bien te soigner. Et surtout, n’oublie pas la prière. Le médecin soigne, mais c’est Dieu qui guérit. »

Au moment où je prends place dans le véhicule, le chauffeur démarre. Un autre véhicule arrive au parking. J’aperçois alors la fille de Tabuley, élégamment vêtue d’une belle tenue de soirée. Elle descend de son véhicule pour rejoindre son père et faire route avec lui vers le concert.

J’arrive à l’hôpital et suis immédiatement pris en charge.

« Vous allez passer la nuit ici sous perfusion. Nous allons poursuivre le traitement pendant trois jours », m’annonce le médecin.

Je ne pourrai donc pas assister au concert qui avait motivé mon déplacement à Cabinda. Alors que mon état de santé ne me permettait pas de me déplacer, je regrettais profondément de ne pas pouvoir être présent.

Vers 15 heures, ce lundi, alors que je commençais à me sentir de mieux en mieux, le chauffeur qui m’avait conduit de l’hôtel à l’hôpital vient me voir dans ma chambre avec une information inattendue : Tabuley venait de partir pour Luanda.

« Le vieux est parti à la demande expresse de Zédu, le surnom de José Eduardo dos Santos, président de la République. Il doit le recevoir ce soir et Tabuley va se produire lors d’une soirée privée vendredi », m’explique-t-il.

Je tombe des nues. Je n’en reviens pas. Je me sens soudain isolé, abandonné, sans véritable soutien. C’était pourtant la première et l’unique fois que je foulais le sol de cette province, véritable poumon de l’économie angolaise.

Cabinda, située à l’extrême nord de l’Angola, sur la côte atlantique, est une enclave séparée du reste du territoire angolais par une bande de terre appartenant à la République démocratique du Congo. Elle est frontalière de la République du Congo au nord et de la RDC à l’est et au sud. À l’ouest, elle s’ouvre sur l’océan Atlantique. Son importance stratégique repose notamment sur ses considérables ressources pétrolières.

Independant de sa volonté, Tabuley était donc parti sans me dire un mot. Que pouvais-je faire ? Je commence alors à penser aux difficultés dont on parle souvent à l’aéroport de Cabinda pour les ressortissants étrangers qui souhaitent prendre un avion à destination de Luanda. Très peu parviendraient à effectuer ce trajet sans encombre.

Je me tourne alors vers le chauffeur :

« Et les musiciens ? Sont-ils également partis ? »

« Non, les musiciens partent demain », me répond-il.

Pendant que nous discutons, un collaborateur du producteur arrive. Il tient à la main une liste des musiciens, sur laquelle figure également mon nom.

« Monsieur Amboka, puis-je avoir votre document ? Nous allons vous acheter un billet d’avion pour Luanda. Vous partez dès demain. »

Je comprends alors que Seigneur Ley avait pris soin de s’assurer que je ne sois pas abandonné après son départ. Le lendemain, bien que je ne sois toujours pas totalement rétabli, le chauffeur vient me chercher à l’hôpital pour me conduire à l’aéroport.

Juste avant l’embarquement, un autre collaborateur du producteur vient demander à voir le journaliste.

« C’est moi », lui réponds-je.

Il me remet alors une enveloppe.

« C’est de la part de Papa Rochereau. Il a demandé que vous passiez le voir à l’hôtel dès votre arrivée. »

Nous embarquons et effectuons le voyage sans le moindre problème avec les services de l’immigration.

Le mardi, j’arrive chez moi, fatigué et encore légèrement malade. Je me dis que je passerai à l’hôtel le lendemain.

Mais, le mercredi, je ne suis toujours pas totalement rétabli. Malgré cela, je décide de m’y rendre. J’appelle mon cameraman et nous prenons la route. Je me dis qu’en dépit de mon état de santé, il faut tout faire pour obtenir cette interview aujourd’hui. Sinon, nous risquons de ne jamais l’avoir.

À notre arrivée à l’hôtel, on nous annonce :

« O senhor Tabuley já não está mais aqui. A sua excelência lhe levou para morar em Talatona. »

Autrement dit : « Monsieur Tabuley n’est plus ici. Son Excellence, Monsieur le président de la République, a donné l’ordre de le faire déplacer. Il est désormais logé à Talatona. »

Je ne parviendrai finalement jamais à réaliser cette interview. Tabuley quittera Luanda pour Kinshasa et je ne le reverrai plus jamais.

Par Jacques Amboka

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