Elle est peu bavarde. D’une beauté éloquente. Il ne peut en être autrement, car elle est née d’une autre beauté frappante. Aînée de Hamida Shatur et de JB Mpiana, le célèbre musicien, patron de Wenge BCBG. Mariée et mère d’un nouveau-né, il y a environ 20 ans passés, elle célébrait sobrement ses 10 ans sur la plage de Luanda, en Angola. J’y étais.

Nous sommes à Luanda, entre 2004 et 2005, je ne sais plus trop. Ce jour-là, mes poches étaient complètement vides. À São Paulo, dans un vieil immeuble construit par les colons portugais, en face de la radio catholique Ecclesia, je logeais au septième étage, dans un petit studio. Un espace réduit mais suffisant pour installer un lit et aménager un coin télévision. Pendant mes moments de détente, j’écoutais Zézé Di Camargo et Luciano, Leandro et Leonardo, ou encore Roberto Carlos, des célébrités sans égal au Brésil.

En Angola, devenu presque ma seconde patrie, la musique romantique brésilienne était au sommet. Le Brésil exerçait une influence considérable sur ce pays et demeurait particulièrement influent dans l’ensemble des communautés lusophones.

C’est vers 16 heures que je reçois un coup de fil d’un vieux à moi, un des proches de Papa Wemba, appelé Sisi Selenge. Papa Wemba l’appelait affectueusement « Sisi Selenge », petit ya confiance.

« Allô Jacques, où es-tu ? On te cherche. Va à Ilha avec ton cameraman, c’est les 10 ans de Daida, la fille de JB », me dit au téléphone ya Sisi Selenge.

« J’arrive, mon vieux », lui répondis-je.

J’ai par la suite appelé mon cameraman pour que nous nous retrouvions et prenions ensemble la direction d’Ilha. Ilha est l’une des plages de Luanda. C’est un site très fréquenté que beaucoup de personnes apprécient pour organiser leurs festivités. Nous avons pris un taxi avec mon cameraman, direction Ilha de Luanda.

Arrivés sur les lieux, nous découvrons quelques personnes réunies autour d’une table dressée pour la circonstance. Je m’attendais à voir beaucoup de monde pour cet événement. C’était quand même les dix ans de la fille d’une célébrité, dont la mère était elle-même une étoile rayonnante.

J’espérais également y rencontrer mon vieux Sisi Selenge. Hélas, il n’était pas là. La seule personne que je connaissais était Massamba Kinuani. Il n’y avait, en réalité, qu’une table dressée avec une dizaine de personnes autour.

J’ai tout de même reconnu Hamida Shatur, l’ex-épouse de l’artiste JB Mpiana, qui avait depuis pris d’autres engagements et refait sa vie. Une figure et un nom qui n’étaient plus à présenter.

Elle portait un pantalon et un tee-shirt, sans bijoux, avec un maquillage discret. Mais, je vous l’avoue, Shatur brillait à tel point que, dans ce lieu public, elle ne cessait d’attirer les regards. Beaucoup de personnes, y compris des Angolaises, ne pouvaient s’empêcher de la regarder avec insistance.

Dois-je vous dire que l’Angola est une terre de beautés féminines singulières ? Mais ce jour-là, j’ai observé les Angolaises comme si elles se disaient intérieurement : « Dieu nous a certes créées belles, mais cette dame en a un peu plus que nous. »

C’était la deuxième fois que je voyais Hamida Shatur en face. La première fois, c’était à Peloustore. J’étais avec Paulin Mukendi. Nous entrions lorsque nous avons croisé une dame d’une beauté exceptionnelle. Vêtue d’une robe noire, je ne la connaissais pas. C’est Paulin Mukendi qui l’a saluée avant de me demander :

« Tu connais cette dame ? »

« Pas du tout », lui ai-je répondu.

« C’est Hamida Shatur, l’épouse de JB. »

J’ai donc pris place à cette table. Massamba Kinuani m’a indiqué ma place avant de me briefer, sans entrer dans beaucoup de détails.

« C’est l’anniversaire de notre fille Daida. Elle fête ses 10 ans. Nous voulons donc garder quelques souvenirs en images. Dites à votre cameraman de faire son boulot. Pour le reste, on verra après », me dit Massamba.

Le cameraman a allumé sa petite caméra. Je lui ai donné les directives et c’était parti.

Il n’y avait pas de musique, alors qu’autour de nous, on en entendait de tous les côtés. À table, il y avait trois, si pas quatre enfants. Je pouvais facilement reconnaître Daida, car je l’avais déjà vue une fois dans sa classe au Complexe scolaire Georges-Simenon. Il y avait également Soraya, Junior et un autre enfant que je n’avais pas reconnu.

À table, nous étions tous plutôt peu bavards, à l’exception du petit Junior, qui ne cessait de poser des questions à sa mère. Il devait avoir environ six ans, peut-être même moins. Ses questions tournaient autour des millions de dollars.

« Maman, si on vous donne un million de dollars et qu’on vous demande de vous jeter dans cet océan pour rejoindre l’autre rive, est-ce que vous allez accepter ? » demanda Junior à sa mère.

« Oh Junior ! Comment pourrais-je accepter une telle offre quand je sais que je vais me faire tuer inutilement et que cette somme reviendra à son propriétaire ? » répondit Hamida.

« Maman, qu’est-ce qu’on peut faire avec un million de dollars ? »

« Avec un million, on peut faire beaucoup de choses, Junior », répondit sa mère.

À cette table, Junior focalisait l’attention de tout le monde avec ses questions qui évoquaient constamment des chiffres et des millions de dollars.

Au fond de moi, je me disais  » petit oyo ayebi dollars , eh moi même je ne blague même pas avec ce chiffre, mais lui il ne parle que des millions « .

Il y avait de quoi grignoter et boire. L’ambiance était calme et douce. Nous contemplions la beauté de la côte de Luanda. Pour ma part, j’étais un peu étranger à cet univers. J’écoutais, je souriais, sans vraiment prendre la parole.

Puis, le téléphone d’Hamida sonna. Elle parla pendant une à deux minutes avant de le passer à Daida.

« C’est papa », lui dit-elle.

La fillette, qui avait hérité des allures de beauté de sa mère, était très timide. Elle prit le téléphone, le porta à son oreille et écouta attentivement, avec un sourire. Puis, on entendit : « Merci, merci papa ! Merci papa ! », avant qu’elle ne rende le téléphone à sa mère.

Il commençait à se faire tard.

« Il est temps de souffler la bougie », dit Hamida.

En posant le gâteau sur la table, Hamida se rendit compte qu’elle n’avait pas acheté de bougie.

« Il n’y a pas de bougie », dit-elle.

« On va seulement manger le gâteau », proposa Junior.

« Pas du tout, il faut une bougie ! » rétorqua Daida.

Soraya était restée tellement effacée que, au moment où je couche ce récit sur papier, je suis en train de fouiller dans mes souvenirs pour retrouver ne serait-ce qu’un seul mot prononcé par la jeune sœur de Daida. Je me pose même cette question : « Soraya était-elle vraiment là ? »

« Peut-on trouver un endroit où acheter des bougies dans les parages ? » demanda Hamida.

À cette question, je trouvai enfin un moyen de placer un mot dans cet univers auquel j’étais étranger.

« Dans les parages, non. Il faudrait rentrer vers Maianga », fis-je entendre ma voix.

Puis, la maman des petits décida :

« On va aller souffler la bougie à la maison », dit-elle.

Nous avons alors pris la route en direction de la résidence, située derrière l’hôtel Alvalade, dans le quartier de Maianga. Sur le chemin du retour, le véhicule transportant Hamida et les enfants s’est arrêté devant un supermarché. Hamida, accompagnée de Massamba et des enfants, est descendue pour aller acheter la bougie.

Nous autres avions avancé jusqu’à la résidence.

Arrivés à la résidence après presque une heure de route, en raison de engarrafamento (les embouteillages), le gâteau fut placé sur la table. La bougie allumée, l’honneur revint à Daida, au milieu d’une dizaine de personnes qui chantaient :

« Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, joyeux anniversaire Daida… Happy birthday to you… Parabéns a você… »

Puis, la petite souffla sur la bougie, avant de recevoir les vœux de l’assistance, en commençant par ceux de sa mère.

Je n’ai pas posé de questions, bien qu’au fond de moi, de nombreuses interrogations me traversaient l’esprit. « Les 10 ans, ça se fête quand même en grande pompe. Ce n’est pas l’argent qui manque », me disais-je. Mais je ne pouvais pas ouvrir la bouche pour poser ouvertement la question.

Cependant, au regard de ce que je constatais, je me disais que cette petite réception n’était peut-être qu’un avant-goût d’une grande fête qui pourrait être organisée plus tard.

Mon cameraman et moi avions donc terminé notre travail, du moins pour l’instant, car il fallait ensuite procéder au montage des images tournées.

Je me suis alors adressé à Massamba :

« Nous avons fini pour aujourd’hui », lui ai-je dit.

Il fit appel à Hamida pour l’en informer. Celle-ci sortit de sa chambre et nous demanda :

« Alors, combien dois-je payer pour ce reportage ? Ne me brûlez pas, hein ! Il n’y a pas eu grand-chose », me dit-elle.

J’étais en face d’Hamida et je me disais qu’aucune facture que je pourrais lui proposer ne lui coûterait les yeux de la tête.

Bien avant, j’avais posé la question à mon cameraman pour savoir ce que nous aurions après le montage de cet élément, en termes de durée et de qualité d’images. Il m’avait répondu que nous aurions une vidéo de 10 à 12 minutes.

« Je peux demander 2 000 dollars ? 1 500 ? Non, 1 000 dollars seraient raisonnables. Non, je pense que ce travail vaut, en toute franchise, 600 dollars. Et si elle discutait ? Vaut mieux demander 1 000 », me disais-je intérieurement.

Alors, elle reprit :

« Combien je paie ? »

« Donnez-nous 600 dollars », lui ai-je répondu, passant outre le montant que je m’étais initialement proposé de lui demander.

Elle sourit, sortit de son sac un billet de 100 dollars et me le tendit.

« Tenez, payez le taxi, allez terminer le travail, ramenez-le et je vais vous payer. »

À la sortie de la résidence, j’ai demandé à mon cameraman de monter les images dans la nuit afin que nous puissions revenir le lendemain.

Le lendemain, le travail était fin prêt et nous sommes retournés à la résidence. À notre arrivée, les enfants nous ont reconnus. Nous sommes entrés au salon. Daida a demandé à regarder la vidéo, tandis que son jeune frère Junior était allé appeler leur maman.

C’était une vidéo sur cassette VHS, rien à voir avec les nouvelles technologies.

Lorsqu’Hamida est arrivée, je me suis levé pour la saluer.

« Vous avez fini ? Est-ce que c’est bien fait ? »

« Oui, Madame, vous pouvez y jeter un regard », lui ai-je répondu.

« Junior, apporte-moi mon sac ! »

Et Madame nous a payés sans même regarder la vidéo, faisant confiance à la joie visible sur le visage de Daida, qui, elle, était complètement absorbée par les images.

Oui, Madame avait payé le service rendu. Je le répète : Hamida Shatur a bel et bien payé le service rendu.

 

Par Jacques Ambioka