À 14 ans, Rebecca Besala ne passe pas ses journées uniquement entre les bancs de l’école et les jeux de son âge. Pour pouvoir continuer ses études et contribuer aux besoins de sa famille, elle travaille comme cireuse de chaussures dans les rues de Kinshasa. Une activité qu’elle exerce depuis l’âge de six ans.
Le parcours de cette élève de 6ᵉ primaire raconte bien plus que l’histoire d’une enfant qui travaille. Il met en lumière une réalité sociale préoccupante : lorsque la pauvreté fragilise une famille, l’enfant peut être amené à porter une partie du poids économique du foyer, au détriment de son enfance et parfois de sa sécurité.
Depuis près de huit ans, Rebecca alterne ainsi entre l’école et le travail.
Pendant que d’autres enfants de son âge consacrent l’essentiel de leur temps à apprendre, jouer et grandir, elle doit trouver un équilibre entre ses responsabilités scolaires et la nécessité de gagner de l’argent. Pour elle, travailler n’est pas un choix de confort. C’est une nécessité.
Quand travailler devient une condition pour aller à l’école
Le cas de Rebecca pose une question essentielle : pourquoi une enfant doit-elle travailler pour pouvoir continuer à étudier ?
La réponse ne peut pas être recherchée uniquement dans la famille. Les parents ont naturellement la responsabilité de protéger leurs enfants, de répondre à leurs besoins et de favoriser leur éducation. Mais lorsque les ressources du ménage sont insuffisantes, cette responsabilité devient extrêmement difficile à assumer.
Dans une famille confrontée à des difficultés économiques, le travail d’un enfant peut apparaître comme une solution immédiate pour payer les frais scolaires, acheter de la nourriture ou répondre à d’autres besoins essentiels.
C’est là que la situation de Rebecca dépasse le simple cadre familial.
Lorsqu’un enfant devient une source de revenus pour permettre à sa famille de survivre, le problème n’est plus seulement celui des parents.
Il devient aussi celui de la société et des mécanismes de protection mis en place pour accompagner les familles vulnérables.
Une enfant dans la rue, une fille face à des risques supplémentaires
La situation de Rebecca est d’autant plus préoccupante qu’elle est une fille qui travaille quotidiennement dans l’espace public.
Elle affirme être régulièrement confrontée à des situations de harcèlement sexuel dans les rues où elle exerce son activité. Son témoignage révèle ainsi une autre dimension du problème : pour les filles qui travaillent dans l’espace public, la nécessité économique peut les exposer à des risques auxquels elles ne devraient pas être confrontées à leur âge.
Rebecca doit donc gérer plusieurs réalités à la fois : aller à l’école, travailler pour aider sa famille et faire face aux comportements de personnes qui profitent parfois de sa vulnérabilité.
Cette situation crée une double vulnérabilité. Elle est d’abord vulnérable parce qu’elle est enfant. Elle l’est aussi parce qu’elle est une fille confrontée seule à l’espace public et à ses dangers.
La question n’est alors plus uniquement celle du travail des enfants. Elle concerne également la sécurité des filles, leur dignité et leur droit à évoluer dans un environnement exempt de violences et de harcèlement.
Les parents sont-ils responsables ?
Face à une telle situation, il peut être tentant de pointer directement du doigt les parents.
Pourquoi laissent-ils leur enfant travailler depuis l’âge de six ans ?
La question mérite d’être posée, mais elle ne suffit pas à expliquer toute la réalité.
Les parents ont certes le devoir de protéger leurs enfants. Mais peut-on demander à une famille qui peine à se nourrir, à payer le loyer ou les frais scolaires de résoudre seule un problème qui trouve ses racines dans la pauvreté ?
Le travail de Rebecca peut ainsi être perçu comme le résultat d’une contrainte économique plus large.
La famille fait face à ses difficultés avec les moyens dont elle dispose, et l’enfant finit par participer à l’effort de survie.
Cela ne signifie pas que le travail précoce doit être considéré comme normal ou acceptable.
Au contraire. Cela signifie qu’il faut s’attaquer aux causes qui conduisent les enfants à travailler.
Condamner uniquement les parents sans agir sur la pauvreté revient à traiter les conséquences sans s’attaquer au problème de fond.
Un problème qui concerne tout le pays
L’histoire de Rebecca pose finalement une question de société : quelle place le pays accorde-t-il à ses enfants ?
Un enfant devrait être considéré comme une personne à protéger, à éduquer et à préparer à devenir un citoyen capable de participer au développement de son pays.
Lorsqu’il est contraint de travailler pour répondre aux besoins fondamentaux de sa famille, cette mission est fragilisée.
La situation révèle donc plusieurs défis : la pauvreté des ménages, l’accès à une éducation réellement accessible, la protection des enfants qui travaillent, la sécurité dans les espaces publics et la lutte contre les violences faites aux filles.
Ces problèmes ne peuvent pas être réglés par les familles seules.
Il faut également des politiques sociales capables de soutenir les ménages les plus vulnérables, des dispositifs de protection accessibles aux enfants et des mesures permettant aux filles qui travaillent d’être protégées contre le harcèlement et les violences.
Quand l’enfant devient adulte trop tôt
À six ans, Rebecca est entrée dans le monde du travail. À 14 ans, elle continue de travailler tout en essayant de rester à l’école.
Son histoire montre comment la pauvreté peut progressivement faire disparaître les frontières entre l’enfance et l’âge adulte.
L’enfant apprend très tôt à penser aux dépenses de la famille, à trouver de l’argent et à se protéger dans un environnement qui n’est pas toujours adapté à son âge.
Pourtant, l’enfant ne devrait pas avoir à porter le poids économique de sa famille.
Le courage de Rebecca est admirable, mais il ne devrait pas être nécessaire. Une société ne peut pas se satisfaire de voir ses enfants faire preuve d’une telle capacité de résistance face aux difficultés. Elle doit surtout se demander pourquoi ils sont contraints de le faire.
Rebecca, une fille qui veut simplement continuer à étudier
Malgré les difficultés, Rebecca continue d’aller à l’école. Son objectif est simple : travailler pour aider sa famille tout en poursuivant ses études.
Son histoire rappelle ainsi que derrière les statistiques sur la pauvreté et le travail des enfants se trouvent des visages, des rêves et des parcours individuels.
Rebecca n’est pas seulement une cireuse de chaussures.
Elle est une enfant, une élève et une fille qui tente de construire son avenir dans un contexte économique qui l’oblige à grandir trop vite.
Son parcours devrait donc interpeller les parents, mais aussi les autorités et l’ensemble de la société.
La véritable question n’est pas seulement de savoir pourquoi Rebecca travaille. Il faut surtout se demander pourquoi une enfant doit travailler pour avoir la possibilité de rester à l’école.
Car lorsqu’une fille de 14 ans doit choisir chaque jour entre son enfance, sa sécurité, les besoins de sa famille et son éducation, c’est toute la société qui est appelée à répondre.
Protéger Rebecca et les enfants qui vivent une situation similaire ne consiste pas uniquement à leur demander de ne plus travailler.
Il faut aussi donner aux familles les moyens de vivre dignement, garantir aux enfants l’accès à l’éducation et assurer aux filles un espace public où elles puissent circuler et travailler, lorsqu’elles y sont contraintes, sans subir de harcèlement ni de violences.
Parce qu’un pays qui protège ses enfants ne protège pas seulement leur présent : il protège aussi son propre avenir.
Don de Dieu Mbavu
