Située dans le territoire d’Isangi, à environ 100 kilomètres à l’ouest de Kisangani, dans la province de la Tshopo, Yangambi occupe une place particulière dans l’histoire scientifique de la République démocratique du Congo. Entourée par la forêt du bassin du Congo, cette localité abrite une réserve de biosphère reconnue par l’UNESCO en 1977, après sa création en 1939. Ce patrimoine naturel constitue un terrain essentiel pour comprendre le fonctionnement des forêts tropicales et leur rôle dans la lutte contre le changement climatique.

L’histoire scientifique de Yangambi remonte à l’époque coloniale. De 1933 à 1962, la localité a accueilli le centre africain de l’Institut national pour l’étude agronomique du Congo belge (INEAC), l’un des grands pôles de recherche en agriculture et en foresterie tropicales. Le site disposait alors de laboratoires spécialisés, d’une importante bibliothèque, d’un herbier riche en spécimens botaniques et de vastes plantations expérimentales. Des centaines de scientifiques et de techniciens y travaillaient, faisant de Yangambi un centre de référence à l’échelle du continent.

L’importance de Yangambi dépasse désormais la recherche agronomique. Le site abrite notamment la tour à flux de carbone Congoflux, installée avec l’appui de partenaires scientifiques internationaux. Cette infrastructure mesure les échanges de gaz à effet de serre, notamment le dioxyde de carbone, entre la forêt et l’atmosphère. Ces observations permettent de mieux comprendre la capacité des forêts du bassin du Congo à absorber le carbone et à contribuer à la régulation du climat mondial.

Le paysage de Yangambi comprend également plusieurs villages et localités, parmi lesquels Bosukulu, Yaselia, Lilanda, Bokau, Weko Likolo, Weko Yatonga et Yakpodji. Ces communautés, principalement issues des groupes Turumbu et Bamanga dans cette région, vivent notamment de l’agriculture, de la pêche et de l’exploitation des ressources forestières. Leur participation à la conservation est essentielle : la protection de la forêt ne peut réussir durablement sans tenir compte des besoins économiques et sociaux des populations riveraines.

Dans ses années de rayonnement, Yangambi était aussi un moteur économique local. Les activités de l’INEAC attiraient des chercheurs, employaient de nombreux habitants et généraient des revenus indirects pour les6 commerçants et les producteurs. Le centre disposait d’infrastructures scientifiques importantes et contribuait à la réputation internationale de la région. Mais le recul des activités de recherche, les difficultés budgétaires et l’instabilité institutionnelle ont progressivement affaibli cette dynamique, affectant l’économie et les perspectives d’emploi dans la localité.

Aujourd’hui, malgré la valeur mondiale de son patrimoine forestier, Yangambi reste confrontée à des difficultés d’infrastructures et de services de base. L’état des voies de communication, les contraintes d’accès à l’énergie et les besoins en équipements collectifs compliquent les déplacements, les activités économiques et les conditions de vie. Des investissements récents ont néanmoins permis de réhabiliter certains bâtiments scientifiques, d’installer des équipements solaires et de renforcer les capacités de recherche. Il faut donc distinguer les progrès réalisés sur certains sites des besoins plus larges de la population.

Face à ces défis, des initiatives soutenues par l’UNESCO, l’Union européenne, la Belgique et plusieurs institutions scientifiques cherchent à faire de Yangambi un pôle d’excellence pour le climat et la biodiversité. Elles associent recherche, formation des jeunes, conservation forestière et développement d’activités génératrices de revenus. L’objectif est de concilier la protection de cet écosystème avec l’amélioration des conditions de vie des communautés. Le défi reste de pérenniser ces projets, de renforcer les infrastructures et de faire en sorte que les retombées bénéficient durablement aux habitants.

Au final, Yangambi incarne un contraste saisissant : un patrimoine scientifique et naturel d’importance internationale, mais une population confrontée à des besoins locaux persistants. Ses forêts représentent un atout pour la lutte contre le changement climatique, tandis que les archives de l’INERA et les nouvelles installations scientifiques offrent des possibilités de recherche considérables. Pour que cette richesse devienne un véritable levier de développement, la RDC devra consolider les investissements, améliorer les infrastructures et associer davantage les communautés locales à la gestion de ce patrimoine. La protection du climat mondial ne devrait pas se faire au détriment du développement de ceux qui vivent au cœur de cette forêt.

Jacques Amboka Mokoko