Il est 6h du matin sur le Boulevard du 30 Juin, l’avenue la plus huppée de Kinshasa et de la République Démocratique du Congo. Les bruits de la circulation déjà intense à cette heure m’obligent à m’extraire de la cave de l’immeuble de la poste qui me sert de chambre à coucher tous les soirs. La veille, je me suis endormie tardivement parce que les eaux de pluie avaient envahies notre abri de fortune. Sans compter les handicapés qui sont venus squatter notre place déjà exiguë. Leurs causeries à voix haute et la fumée du cannabis qu’ils consomment en permanence n’ont pas facilité le sommeil.

Contrainte de rester éveillée jusqu’après minuit, je devrais quitter mon souterrain avant 6h du matin parce que j’ai rendez-vous à cette heure là avec « maman Marthe ».Elle est en fait ma tante maternelle mais depuis le décès de ma mère et du deuxième mariage de mon père, « maman Marthe » a remplacé notre maman. Chassés par notre marâtre, mon petit frère et moi, nous nous sommes réfugiés chez elle. Mais dans son unique pièce en tôle ondulée, à Siwambanza, au fond du quartier Mokali dans la commune de Kimbanseke, vivre à 8 dans 4 mètres carré était intenable.

Après avoir absorbé la chaleur de la journée, la tôle ondulée la refouler sur nous la nuit, ma tante, son mari, leurs 4 enfants et nous deux, ca devenait dur à vivre. A 13 ans, mon corps commençait sa transformation et certaines nuits, les mains du mari de ma tante de perdaient sur moi et je ne pouvais rien dire. Ce petit manège se répétait trop souvent et le jour où « maman Marthe » a décidé de m’amener à son « travail », j’ai décidé de ne plus rentrer à la maison pour ne plus subir ce traitement de la part du mari de ma tante.

Atteinte par la poliomyélite en bas âge, ma tante fait la mendicité sur le Boulevard du 30 juin. Elle doit quitter Siwambanza à 4h30 du matin afin de ne pas rater le train de l’Onatra à la gare de Mapela à Masina, sa seule possibilité de joindre le centre-ville de Kinshasa rapidement et gratuitement. De Siwambanza à Mapela,en traversant le boulevard Lumumba, le trajet s’effectue en tricycle et sa jeune cousine qui la poussait avait décidé de prendre sa liberté avec son fiancé, un « chayeur »,jeunes gens qui vendent du tout dans les rues de Kinshasa.

Me voilà donc obligée de la remplacer pour pousser ma tante sur plus de 5 km de Siwambanza à Mapela et sur près d’1 km de la gare centrale à la poste en ville.70 kilos à pousser dans le sable de Siwambanza, c’était trop pour mes frêles bras. J’ai lâché  dès le premier jour provoquant l’hystérie de ma tante qui m’a qualifié de bonne à rien et sorcière. Aidée par des passants, j’ai peiné pour arriver à temps avec elle sur Mapela et la pousser sur le macadam du Boulevard du 30 juin était plus aisé. Le principe était simple, chaque fois que le feu passe au rouge ou que l’agent de la police arrête la circulation, je pousse le tricycle de ma tante sur la chaussée vers les véhicules à l’arrêt. Elle s’occupe du reste en demandant la charité aux passagers.

Mais pour susciter l’émotion des automobilistes et de leurs passagers, je dois fondre en larmes à chaque fois que « maman Marthe » demande l’aumône. Car, non seulement, je devrais la pousser mais aussi je suis la justification de cette mendicité. « Papa,maman pesa mbongo muana na bino azua mua eloko ya kolia »,littéralement, papa, maman, donnez à manger à votre enfant, répétait sans cesse ma tante. En fin de journée, elle s’en est sortie avec 17.000 Fc soit un peu plus de 10 USD. Je n’étais pas au bout de mes surprises pour ce jour de mon baptême de feu. L’argent en main, ma tante décide que je ne rentre pas avec elle à la maison au motif que je lui fais perdre du temps et que je consomme inutilement la nourriture qu’elle peine à trouver.

Et cela, bizarrement, pendant que son mari reste toute la journée à la maison à jouer aux dames et consommer de l’alcool indigène, le fameux agene. Pour ma tante, à 13 ans, je suis déjà « une grande fille capable de se débrouiller ».A part Mikondo où nous résidons du vivant de ma mère, je ne connaissais que Siwambanza, chez ma tante. Me voilà abandonnée en plein milieu du boulevard du 30 juin, à la nuit tombée, sans quoi me mettre sous la dent ni où m’abriter. Ma tante avait trouvée une nouvelle accompagnatrice qui vendait des fougères au marché central. Et cette dame d’un certain âge est repartie avec ma tante vers Siwambanza me laissant seule sur le trottoir.

Le boulevard du 30 Juin commence à s’illuminer ? C’est alors que j’aperçois un groupe de jeunes filles d’à peu près mon âge. Elles avancent vers moi d’un air déterminé. « Suis nous, on va travailler », me lance celle qui paraît être chef de la bande. Travailler encore ? A cette heure ? Moi qui suis fatiguée et affamée ? Autant des questions qui m’assaillent. Mais, je n’ai pas le temps de cogiter que le groupe de jeunes filles m’a emporté, direction, l’avenue Kasa-vubu.

Non loin de l’Hôtel de ville, se trouve un casino voisin d’une parcelle où nous entrons ? Les filles connaissent le chemin et vont s’installer dans l’arrière-cour. Un veilleur de nuit les attend avec un bol rempli de la nourriture. Sans se laver les mains, nous nous jetons sur ce repas.10 minutes après, tout était terminé. Le travail allait commencer. En fait, cette arrière-cour servait d’hôtel de passe pour les sentinelles, policiers  et gens de petits métiers qui ne pouvaient s’offrir les filles de joie au tarif normal. C’est fut douloureux pour moi. Mais je devrais m’adapter.

Nous avons terminé la nuit dans le sous sol de la poste, devenue ma nouvelle adresse. Le lendemain, j’ai trouvé un compromis avec « maman Marthe ».Comme mon petit frère vivait encore chez elle, je devrais l’aider à travailler afin qu’elle nourrisse Christian K..,8 ans. Un mode opératoire a été convenu. La vendeuse de fougères amene ma tante en ville, va vaquer à ses occupations et la ramène le soir à Siwambanza. Moi, je fais circuler ma tante à travers les files des véhicules pendant la journée. Voilà pourquoi, ce matin, je dois quitter mon souterrain avant 6h00 du matin. Francine K…

By 24news

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